Après l'enquête de «Libé» sur les «influvoleurs»: «Il était temps!» – Libération

L’influenceuse Magali Berdah, à Paris, le 19 janvier. (Geoffroy Van Der Hasselt/AFP)
Tout le monde savait. A la une de Libération vendredi 29 juillet, une enquête de nos journalistes plonge dans les abîmes des petites et grandes escroqueries du Web, dénoncées par le rappeur Booba. Drop-shipping (business légal dans lequel des marchandises à bas coût sont revendues beaucoup plus cher), copy-trading, placements de produits… Pas toujours illégales mais fortement immorales, les arnaques commerciales et financières d’influenceurs aux millions d’abonnés dépouillent des victimes bien souvent mineures et /ou en situation de précarité. «Maeva Ghennam […], l’an dernier à Noël, a fait la pub d’une marque qui vendait des sacs Danaé Paris. J’ai commandé et je n’ai jamais rien reçu. J’ai perdu mon argent, le service client ne répondait pas.» «Une tondeuse à barbe et cheveux n’est jamais arrivée […], un appareil à cire pour épilation. Les deux interlocuteurs des sites m’ont fait tourner en bourrique, […] à ce jour les sites ont été fermés.» Des centaines de témoignages similaires s’accumulent, dont certains arrivent désormais sur la boîte mail créée par Booba et ses avocats. Depuis l’enquête, sur les réseaux sociaux, les réactions soulagées s’empilent. Pas de hasard : jusqu’ici peu dénoncés, ces méfaits se déroulaient au vu et au su de tous, sur les grandes places publiques d’Internet.
«Il était temps que quelqu’un mette en lumière ces escrocs qui profitent de la moindre faille du système pour s’empiffrer», se réjouit ainsi un internaute sur Twitter, insistant sur la façon dont ce système profite de «la crédulité des plus jeunes». Reconnaissant, un autre écrit : «Merci beaucoup d’afficher cela. Ces influenceurs ont assez dupé les gens.» Sur Instagram aussi, principal réseau sur lequel se déroulent ces arnaques, les messages d’utilisateurs satisfaits abondent : «Bravo, enfin une réelle prise de conscience», félicite l’un d’entre eux.
Magali Berdah, les époux Marc et Nadé Blata ainsi que Maeva Ghennam… Quatre grands noms de la plateforme détenue par Meta sont évoqués. Dans le cas de Magali Berdah, les critiques foisonnent. Qu’il s’agisse de drop-shipping, de mise en avant d’opérations de chirurgie esthétique dangereuses ou de publicités suspectes, cette papesse du business, connue pour avoir – la première – monétisé l’audience brassée en ligne par les candidats de téléréalité à coups de placements de produits, cumule les soupçons. «Dire qu’il y a dix jours à peine elle faisait la promo de son galet dépilatoire à 38 euros (2 euros sur Aliexpress)», persifle une internaute sur Twitter.
Mêmes reproches pour Marc et Nadé Blata. En couple depuis dix ans, ces stars de la téléréalité vivent à Dubaï depuis 2019. Sur Instagram et Snapchat, ils engagent leur communauté à investir dans des produits financiers numériques types cryptomonnaies ou NFTs. Ces derniers auraient, assurent-ils, fait leur fortune. Mais ce n’est pas forcément le cas pour leurs influencés interrogés par Libération. Maeva Ghennam, enfin, s’est fait connaître dans la téléréalité les Marseillais en Australie. La jeune femme de 25 ans bombarde ses 3,3 millions d’abonnés de placements de produits douteux, frisant la contrefaçon pour certains.
Outre les réactions soulagées, sur Internet, beaucoup de messages se concentrent sur la figure controversée du lanceur d’alerte : Booba. Rappelons que pour le «Duc de Boulogne», tout part d’un clash anecdotique avec Marc Blata, aujourd’hui mis en cause. Une envie de revanche amène le rappeur à se plonger dans les affaires embarrassantes de ces stars du Net. Les prémices d’une indignation, comme il le rapporte à Libé : «C’est la découverte de leurs arnaques massives qui m’a révolté». Aussi, dans les commentaires en ligne, certains applaudissent B2O : «Bravo à Booba pour son noble combat», encourage l’un d’entre eux.
«Pour le contrôle de la télé il y a le CSA, pour le contrôle des réseaux sociaux il y a Booba, en plus, il est bénévole et met ses avocats à disposition», surenchérit un autre. En plus de lancer son hashtag #influvoleurs afin d’inciter les abonnés arnaqués à témoigner en les redirigeant vers une boîte mail, il s’est entouré de son avocat Patrick Klugman qui a fait suivre plusieurs témoignages de signalements.
Toutefois, le rappeur est loin de faire l’unanimité. Figure habituée aux clashs et aux polémiques, il attire sur Twitter de nombreuses critiques. Ainsi, la journaliste Lysiane Larbani dénonce : «Je suis sidérée par ce papier. Booba est un harceleur en puissance. Il prend pour cible des gens et fait tout pour leur nuire, on l’a vu faire avec beaucoup d’artistes, maintenant ce sont des influenceurs.» Avant de conclure : «Ce n’est en rien un “lanceur d’alerte”» comme c’est écrit.»
De même pour l’essayiste Valérie Rey-Robert qui, dans une série de tweets, souligne : «Quoi qu’on pense de Berdah, elle subit un harcèlement massif de la fanbase de Booba avec antisémitisme, prétendu leak de sex tape. La fin ne justifie pas les moyens.» L’influenceuse a d’ailleurs déposé deux plaintes contre lui, l’une pour diffamation, l’autre pour son activisme en ligne. Booba «se répand en propos homophobes, sexistes, juge de la bonne pratique religieuse des uns et des autres», souligne Valérie Rey-Robert. Sans oublier, ajoute-t-elle, qu’il a «relayé les thèses transphobes et homophobes de Zemmour». Il avait en effet salué les propos homophobes tenus par l’ancien candidat dans une vidéo Brut, évoquant une «propagande LGBT» qui aurait visé les enfants à l’école.
J'ai des questions. Vous realisez 1 interview complaisante de Booba sans lui parler de son sexisme envers les candidates ou Berdah, le fait qu'il les a longtemps fréquentés sans voir le moindre problème à leurs arnaques diverses. (thread). https://t.co/YGMuWzkWwl
Désormais, certains internautes espèrent voir des mesures concrètes être prises quant aux arnaques dénoncées. Dans les tweets, plusieurs identifient des membres de gouvernement, comme Bruno Le Maire. «Il serait temps que la justice s’occupe de ces influenceurs», estime un twitto. Ça tombe bien : deux plaintes pénales ont été déposées mardi 26 juillet pour «pratiques commerciales trompeuses» et «escroquerie en bande organisée». L’une concerne Shauna Events, l’entreprise de Magali Berdah, l’autre contre X afin de s’intéresser à d’autres acteurs du marché (We Events) ou influenceurs indépendants.
De leur côté, les influenceurs mis en cause sont pour beaucoup restés silencieux. Seule Nadé Blata a réagi dans sa story Instagram. Evoquant un article «putaclic», elle dénonce : «Ça vend mieux influenceurs aujourd’hui que réchauffement climatique quelle tristesse ! Les médias sont des croustilleurs qui utilisent un français soutenu.»
© Libé 2022
© Libé 2022

source