Charge mentale : « La vie des femmes conduit à devoir tout faire en même temps », considère Olivia de Lamberterie – 20 Minutes

Société « Je suis pour un devoir de bonne humeur », soutient Olivia de Lamberterie
20 MINUTES AVEC Olivia de Lamberterie publie Comment font les gens ? (Ed. Stock), roman mélancolique et lumineux
Olivia de Lamberterie est journaliste et auteure de Toutes mes sympathies (Ed. Stock) et de Comment font les gens ?, qui vient de paraître chez Stock également. Après des études de Lettres, elle intègre le service culture du Matin de Paris, puis le magazine Glamour et enfin la rédaction de Elle il y a 25 ans. Elle dit avoir touché à tous les sujets dans cet hebdomadaire « très riche » « sauf la cuisine et la mode ». Depuis 2001, elle participe aussi au Masque et la Plume sur France Inter et est chroniqueuse à Télématin sur France 2. Toutes mes sympathies (Ed. Stock), récit publié il y a trois ans, qui revenait sur la vie de son frère, décédé brutalement, a reçu le prix Renaudot de l’essai en 2018. Comment font les gens ? est le roman de la charge mentale d’une génération de femmes débordées par les soins à apporter à leurs parents vieillissants alors que leurs enfants ont toujours besoin d’elles. Débordées, elles se sauvent grâce à l’amitié et à quelques moments volés au temps.
J’ai voulu qu’elle soit une sorte de miroir de mes amies, qui sont des femmes d’aujourd’hui, que j’admire. Elle a 50 ans et des poussières et elle se trouve dans cette nouvelle saisonnalité de l’existence, qui consiste à devoir s’occuper de ses filles qui grandissent et de sa mère qui vieillit. Avant, du fait du rythme des existences, peut-être parce qu’on faisait des enfants plus tôt, les femmes n’avaient pas cette accumulation des soins à apporter à tout le monde en même temps. Anna a aussi un mari, qui ne comprend peut-être pas grand-chose à sa femme.
Anna est débordée par les gens, plus que par les événements. Même si elle a un métier, qui l’absorbe beaucoup, puisqu’elle est éditrice. A travers le personnage d’Anna, cela me plaisait de raconter l’évolution de ce métier, que j’ai vu beaucoup évoluer, de par ma propre activité de journaliste littéraire.
Je suis une vraie lectrice de classiques, du genre à lire partout et tout le temps. Il y a des classiques que j’adore comme Marcel Proust. Mais lire autre chose que des classiques est merveilleux. Un de mes livres de chevet est D’autres vies que la mienne (Ed. POL) d’Emmanuel Carrère. Mais aussi Naissance des fantômes (Ed. POL) de Marie Darieussecq. J’aime beaucoup l’œuvre de Françoise Sagan aussi, qui réussit à parler de choses très graves de manière très légère. Car il faut avoir le désespoir souriant. Enfin, parmi les auteurs importants pour moi, il y a Jérôme Garcin avec qui je travaille au Masque et la Plume.
C’est le paradoxe de la vie de tellement de femmes, qui a été caractérisé par l’expression « charge mentale », que je n’aime pas beaucoup. Mais cela m’amusait de faire rentrer dans la littérature cette expression. Il n’y a pas seulement la guerre et les grands sujets qui doivent faire partie de la littérature. C’est une expérience tellement commune : vous vous retrouvez avec vos enfants et ils sont insupportables, mais dès qu’ils ne sont pas là, ils vous manquent.
Si vous vous promenez dans Paris le soir, vous voyez beaucoup de femmes fumer sur leurs balcons. Elles décompressent. La vie des femmes conduit à devoir tout faire en même temps. La génération d’Anna a grandi entre les féministes des années 68, représentées dans le roman par sa mère, Nine, et les féministes d’aujourd’hui dont sa fille. C’est une génération que j’appelle la génération « Wonderbra », qui a eu l’illusion de pouvoir tout faire et qui vit, avec l’âge, un beau retour de bâton.
Cela dit, on parle beaucoup de genres et on a sans doute raison, mais je constate, et cela me ravit, que beaucoup de pères sont en train de devenir des mères comme les autres. Il y a une communauté de tâches qui se crée. Même si sur les balcons, ce sont toujours les femmes qui fument, car elles sont aussi aux prises avec le vieillissement, dont l’expérience n’est pas commune aux hommes et aux femmes.
Lorsque Yann Moix déclare « Je vous dis la vérité. A 50 ans, je suis incapable d’aimer une femme de 50 ans. (…) Je trouve ça trop vieux. Quand j’en aurais 60, j’en serai capable. 50 ans me paraîtront alors jeune », il dit vrai dans le sens où c’est comme cela que la société perçoit les femmes à cet âge-là. Il y a dans notre société une folie de la jeunesse. Les injonctions qui pèsent sur les femmes de 50 ans, ce sont des enclumes à transporter. Surtout ne vieillissez pas et en même temps, restez naturelles, ne faites pas de chirurgie esthétique. Comment vieillit-on aujourd’hui ?
Les vieux -il faut dire les vieux, comme on dit les jeunes- et la façon dont on les a traités pendant la crise du Covid, c’est pour moi au-delà de l’indignation. Une civilisation qui se conduit aussi mal avec les vieux est une civilisation folle. Or, personne, sauf exceptions, ne peut dire je ne serai jamais vieux, c’est une expérience qui sera sans doute très partagée et en fait on fait comme si cela n’allait jamais arriver. Comme la fin de vie d’ailleurs. On ne peut pas laisser les gens se débrouiller tout seul avec leurs petits vieux aimés, au fond d’un couloir. Mais il faut du courage pour respecter les volontés de ses parents. Les filles de Benoîte Groult, que j’évoque dans le roman, ont été géniales par exemple.
Ce qui est intéressant c’est que j’ai deux enfants qui ont 20 ans d’écart et je peux mesurer les différences en termes d’éducation et de vie quotidienne induites par les téléphones portables et les réseaux sociaux. Je n’ai jamais eu l’inquiétude pour mon fils aîné que j’ai eue pour mon dernier fils. La société est devenue dangereuse pour les enfants et bien plus rapide. Et moi qui suis une grande angoissée, j’avoue que je crains toujours que le pire soit tapi sous le lit des enfants.
Les gens s’arrangent. Je suis contre le bonheur obligatoire. Je trouve cela insultant pour les gens et impossible. Mais je suis pour un devoir de bonne humeur. La vie, ce sont des jeux de regards. Et lire et écrire cela sert à regarder ce que l’on ne voit pas. Quand je suis dans un musée, je regarde les tableaux, mais aussi les gens. Comme dans les dessins de Sempé : on est une vieille dame, mais on saute dans les feuilles mortes. Ce sont ces petites choses de la vie qu’il faut savoir attraper.
L’amitié console. L’intimité qu’Anna s’est construite avec ses amies est délicieuse. Cela fait écho à ma vie. J’adore les textos, donc j’en ai intégré dans le roman pour incarner les échanges qu’Anna a avec ses amies au fil de la journée. Il y a de la joie à s’autoriser à être débraillées ensemble. C’est le contraire d’Instagram. Avec les amies, on est autorisé à être soi-même. Et à s’écrouler. Même si je n’ai que des amies hyper vaillantes.
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