Chirurgie esthétique : la Colombie, un eldorado pour charlatans – L'Express

Après le Brésil, le Mexique et l'Argentine, la Colombie est le quatrième marché d'Amérique latine pour la chirurgie plastique.
DANIEL GARCIA / AFP
Merci pour votre inscription
Lorena Beltran est tirée d’affaire mais les jolis traits de son visage se durcissent lorsqu’elle évoque son opération. En 2015, sa poitrine fait souffrir son dos. Alors âgée de 20 ans, l’étudiante aux longs cheveux noirs se résout à procéder à une réduction mammaire dans une clinique du nord de Bogota. Après coup, Francisco Sales Puccini, son chirurgien, lui répète que « tout est normal ». Cependant, le résultat est catastrophique. « J’avais un sein plus gros que l’autre, mes points de suture étaient très écartés les uns des autres et ma cicatrice ne se refermait pas », se souvient la jeune femme, aujourd’hui responsable de la communication d’une université de la capitale. Rapidement, elle découvre que son « spécialiste » n’a suivi que trente jours de formation au Brésil, alors que le cursus normal en Colombie comprend cinq années de médecine générale et quatre de spécialisation. Depuis ce drame intime, elle milite contre les charlatans, conseille les victimes d’opérations ratées et s’impose dans le débat public comme l’une des meilleures connaisseuses du sujet.  
Il s’agit d’un véritable phénomène de société en Colombie, où plus de 200 000 actes de chirurgie esthétique sont pratiqués par an. Après le Brésil (1,3 million d’actes), le Mexique (456 000) et l’Argentine (284 000), le pays est le quatrième marché d’Amérique latine – les deux opérations les plus communes sont les mammoplasties et les liposuccions. « Dans cette partie du monde, la chirurgie plastique s’est d’abord développée au Brésil grâce aux travaux du célèbre chirurgien Ivo Pitanguy – décédé en 2016 -, relate son confrère Herley Aguirre Serrano, qui a étudié l’histoire de la spécialité. Elle est ensuite devenue populaire au Venezuela, connue pour ses reines de beauté, avant de se démocratiser en Colombie à partir des années 1990. » Dans ce pays andin, environ 20% de la clientèle vient d’ailleurs. « Nos patients étrangers viennent des Etats-Unis, des Caraïbes et même d’Europe », indique Pablo Gutierrez, à Bogota, où il dirige la clinique Depiel. « Cette clientèle est attirée par la qualité des chirurgiens mais aussi par les prix attractifs, précise l’entrepreneur. Ici, une mammoplastie coûte 4000 dollars, deux fois moins qu’aux Etats-Unis. » 
Mais Lorena Beltran n’est pas la seule victime d’un praticien sans scrupule, loin de là. Ces dernières années, les accidents médicaux se multiplient dans ce pays latino de 50 millions d’habitants. Le dernier rapport de l’Institut de médecine légale, qui remonte à 2016, indiquait que la mortalité due à des actes de chirurgie esthétique avait augmenté de 130% en un an, soit trente décès contre treize l’année précédente. En janvier dernier, Arelis Cabeza, une jolie ingénieure de 38 ans qui souhaitait encore améliorer son apparence, décède quelques heures après l’intervention du très controversé Dr Yesid Martinez, à Bogota. Elle laisse derrière elle un garçon de 9 ans. Plus récemment, en avril, une quadra américaine en surpoids, qui désirait réduire son estomac pour retrouver la ligne, meurt des suites d’une intervention pratiquée par le Dr Carlos Sales Puccini… lequel n’est autre que le frère de Francisco – le « boucher » cité plus haut. Autre exemple, deux patientes ont perdu la vie six mois après être passées entre les mains du Dr Giovanni Cortes qui exerce à Cali et compte près de 100 000 followers sur Instagram. Lui qui affirme s’être formé au Brésil est poursuivi en justice par 27 femmes panaméennes. Elles l’accusent de falsification de documents. « Son diplôme n’a jamais été validé par les autorités brésiliennes, mais a été homologué en Colombie : comment une telle chose est-elle possible ? » s’indigne leur avocate Wyznick Ortega, jointe par téléphone. 
Les aberrations de ce genre ne sont pas exceptionnelles. Car le marché, en expansion, attire les escrocs. « On trouve parmi eux des médecins généralistes mais aussi des coiffeurs et des chefs cuisiniers ! » alerte Lorena Beltran. Depuis 2015, elle a recensé 400 opérations ratées. Aujourd’hui, une quarantaine de médecins font l’objet d’un signalement, dont 17 sont poursuivis par la justice. En janvier dernier, un institut de beauté à Ibagué (ouest de Bogota) a fait l’objet d’une fermeture administrative. La raison ? L’un de ses chirurgiens était en fait… un garagiste ! Le mécanicien avait troqué ses clefs anglaises contre un bistouri et opérait sans la moindre autorisation. 
Certains apprentis sorciers plus diplômés profitent d’un vide juridique. « Il n’est pas formellement interdit pour un médecin non spécialiste de chirurgie esthétique de proposer ce type de services », explique Luis de Voz qui opère une clientèle huppée, au nord de Bogota. Cette zone grise ouvre la porte à des pratiques dangereuses : « Certains proposent des réductions tarifaires aux patients qui acceptent de subir plusieurs opérations simultanées. Or cela augmente le risque de complications. » 
Fragilisées psychologiquement, certaines patientes se laissent séduire par de beaux discours. Et par Instagram où nombre de médecins publient des images rassurantes, notamment des selfies postopératoires en compagnie de patientes qui témoignent de leur satisfaction. « Il est aisé pour les praticiens de supprimer les commentaires négatifs et de se présenter sous un jour flatteur », met en garde Catalina Bejarano, 27 ans, une responsable administrative qui a fait réduire la taille de ses seins voilà quelques années et envisage de repasser sur le billard. « Une de mes amies a trouvé son chirurgien sur Instagram et elle est loin d’être la seule », déplore celle qui n’emploierait jamais une telle méthode pour faire son choix.  
Pour les aigrefins, le réseau social est une vitrine idéale. Des influenceuses plantureuses, aux lèvres rebondies, y véhiculent des canons de beauté qui alimentent l’imaginaire esthétique des patientes. « Beaucoup de jeunes femmes me montrent des photos de mannequins d’Instagram et me demandent de reproduire la même chose, reconnaît l’élégant médecin Luis de Voz. Or leurs demandes ne sont pas forcément réalistes », ajoute-t-il avec une moue de perplexité. De son côté, Lorena Beltran confirme : « Beaucoup de femmes mesurent la compétence supposée d’un chirurgien au nombre de followers sur Instagram ; il y a un énorme travail de prévention à accomplir et, aussi, de sensibilisation de la société. Car souvent, l’opprobre est jeté sur les patientes. Or il faut retourner l’accusation : nous ne sommes pas victimes de notre vanité mais de chirurgiens incompétents. »  
Ces derniers sont rarement inquiétés. Lorsque des enquêtes sont ouvertes, ils font profil bas, puis réapparaissent sous un autre statut. « Après quelques semaines, ils rouvrent un cabinet sous un autre nom, enrage l’activiste, qui détaille son calvaire. Ce drame m’a coûté de l’argent, des larmes, un suivi psychiatrique et même, une tentative de suicide. » Son bourreau, lui, continue de sévir malgré une injonction de la justice lui intimant l’ordre de cesser toute activité en lien avec la chirurgie esthétique. 
La Société colombienne de chirurgie plastique, esthétique et reconstructrice (SCCP, 900 membres) tente de faire le ménage. Le syndicat a mis en place un système de certification censé garantir la qualité des chirurgiens. « Un comité vérifie la validité des diplômes des nouveaux praticiens, leur parcours professionnel et leurs éventuelles participations à des conventions professionnelles », détaille la présidente de la SCCP Maria Isabel Cadena.  
Depuis sept ans, cinq propositions de loi visant à encadrer la pratique ont été présentées devant le Congrès. Toutes se sont soldées par des échecs. « Un puissant lobby bloque les réformes et préconise le statu quo afin que rien ne vienne entraver le business », dénonce Oscar Ospina Quintero, un ex-député écologiste qui a défendu l’une des propositions de loi. En attendant, la liste des victimes s’allonge semaine après semaine, sans que les autorités sanitaires s’emparent du problème.  
Les services de L’Express
Nos partenaires
© L’Express

source