La médecine esthétique, un marché florissant fragilisé par les «fake injectors» – L'Opinion

Souhaitant la reconnaissance de leur expertise, le monde de l’esthétique multiplie les initiatives pour attirer l’attention des pouvoirs publics. La société française des chirurgiens esthétiques plasticiens réclame un rendez-vous au futur ministre de la Santé. Au début de l’année, le syndicat national de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique a déposé une dizaine de plaintes pénales pour exercice illégal de la médecine.
« Botox with your besties », « Botox party with drinks, food and music, come hang out », « Kiss wrinkles goodbye ». Diffusés à des dizaines de milliers de followers, ces slogans accrocheurs vantant les mérites d’injections d’acide hyaluronique ou de toxine botulique entre sept et dix dollars la piqûre pullulent sur les réseaux sociaux.
Portée par les starlettes de la télé-réalité devenues influenceuses, la médecine esthétique est désormais une pratique en vogue qui, comme la mode, se décline en saison. Ce printemps, les « russian lips » façon mérou sont incontournables sur Instagram.
Outre les réseaux sociaux, la crise sanitaire est l’autre raison qui a contribué à la démocratisation de la médecine esthétique, domaine qui (contrairement à la chirurgie esthétique) rassemble des actes non invasifs de type injections, peelings, lasers, radiofréquences, ultrasons et cryolipolyse (liposuccion par le froid).
Deux ans de télétravail et de réunions en visioconférence ont changé le rapport des Français à leur image et fait gonfler le chiffre d’affaires des établissements spécialisés. La clinique des Champs Élysées (17 millions d’euros de recettes en 2020, 200 000 abonnés sur Instagram), présente en France, à New-York et à Dubaï, a vu sa croissance augmenter de 45 % dans les mois qui ont suivi le confinement de mars 2020. « Aujourd’hui, on est jeune plus tard qu’avant, analyse la directrice générale Tracy Cohen Sayag. Nos patients nous disent que l’image qu’ils reflètent ne leur correspond pas, qu’ils coupent la caméra de leur ordinateur pendant leur réunion pour éviter de se voir. L’image peut écorner la confiance que l’on a en soi et dans le monde du travail, c’est handicapant. »
French touch. L’engouement pour la médecine esthétique est mondial. Selon l’Imcas (organisation professionnelle de référence), le marché global a quasiment triplé en dix ans, passant de 5,7 milliards d’euros en 2014 à 11, 8 milliards en 2020 et 14,8 milliards attendus en 2023. Les produits injectables pour combler les rides et donner un coup de jeune raflent 50 % du marché. Les Etats-Unis représentent la moitié de la demande, suivis par la région Asie-Pacifique et l’Europe.
Réputée pour la qualité de son savoir-faire médical, la France tente de se tailler la part du lion dans un monde hyper concurrentiel fragilisé par des pratiques sous le manteau ou irrespectueuses des protocoles sanitaires mais qui, par leur prix moindre, attirent les jeunes femmes en quête de beauté photoshopée.
« J’ai déjà repris des patients souffrant d’infections et de nécroses après des injections sauvages faites en appartement plutôt qu’en clinique, témoigne le docteur Sarah Fadli, directrice médicale de Maison Lutétia (Paris et Dubaï, 70 000 abonnés). A 200 euros les « russian lips » plutôt que 350 euros, c’est tentant. Mais une esthéticienne ne sait gérer ni les effets secondaires, ni les complications et ne peut pas prescrire d’antibiotiques ou de cortisone le cas échéant. »
Quoique marginales, ces pratiques de « fake injectors » ainsi que leur popularité auprès des plus jeunes ont alarmé le monde de la recherche médicale. En avril 2021, des chercheurs ont recensé toutes les complications répertoriées dans la littérature scientifique, soit 43 cas d’embolies d’artères cérébrales avec cinq décès, troubles de la conscience, hémiplégies, pertes de la vision liés à une « prolifération de cliniques occultes et d’injecteurs non formés ».
A ce marché parallèle s’ajoutent les conséquences du tourisme médical, très dynamique en Tunisie, au Maroc et en Turquie. Le docteur Fadli assure que 30 % de son activité consiste à retravailler des greffes capillaires effectuées dans ce dernier pays.
Ambiguïté. Face à ces dérives, les professionnels du secteur ont décidé de tirer la sonnette d’alarme. Contre toute attente, des médecins libéraux amoureux de leur indépendance réclament un surplus de régulation aux pouvoirs publics.
« Il y a un moment où il faut bien protéger les patients ! », résume le docteur Dominique Debray, président du syndicat d’esthétique médicale multispécialités. Le marché français a cette particularité d’être totalement dépourvu de contraintes. Les tarifs sont libres car non remboursés par l’Assurance-maladie ; il n’existe aucune spécialité médicale en esthétique (contrairement à la chirurgie), chaque docteur étant libre de son activité après avoir passé un diplôme universitaire (DU) ; aucun texte réglementaire ne délimite noir sur blanc les contours d’une pratique que les médecins eux-mêmes ont du mal à définir.
« D’un côté, faire une injection réclame de franchir la barrière cutanée, il s’agit donc d’un acte médical et l’Ordre peut porter plainte pour pratique illégale, explique le docteur Anne-Marie Trarieux, présidente de la section éthique et déontologie du conseil national de l’ordre des médecins. Mais de l’autre, on n’est pas dans le soin pour autant. Et si on est dans le commerce, les médecins ont interdiction d’adopter un comportement mercantile. C’est toute l’ambiguïté de la chose. »
De fait, les actes de médecine et de chirurgie esthétiques n’ayant pas de finalité thérapeutique sont assujettis depuis dix ans à la TVA à 20 %.
Puisque la régulation du marché ne pourra se faire par les tarifs (l’Assurance-maladie s’y oppose), les médecins pèsent pour que le législateur intervienne. Une rencontre a eu lieu en janvier au ministère de la Santé. « La loi Bachelot (2009) encadre notre pratique mais le décret d’application n’a jamais vu le jour, s’agace le Dr Debray. C’est comme si le Code de la route posait le principe d’une limitation de vitesse selon la nature des routes mais qu’aucun décret ne venait préciser la vitesse autorisée. Comment voulez-vous que les gendarmes sanctionnent les chauffards ? »
La qualité de la formation à la médecine esthétique pose également question. Où trouver un bon diplôme dans le marigot universitaire ? Pour l’instant, les praticiens s’informent via des groupes Facebook et s’auto-forment par des échanges de cas pratiques. Les dermatologues réfléchissent à créer le diplôme idéal qui ferait office de caution scientifique.
« Le premier régulateur reste le médecin, conclut le docteur Magali Dubois, qui exerce à Sanary-sur-Mer. C’est à nous de dire oui ou non au patient, à nous de faire la part des choses entre un acte esthétique qui améliore son bien-être et un acte auquel il n’aurait pas songé par lui-même sans les réseaux sociaux. Nous sommes des médecins, pas des commerçants. Nous devons répondre à un besoin, pas en créer un. »

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