"La pratique n'est pas encadrée" : en France, le tabou des circoncisions qui tournent mal – L'Express

Des instruments servant à la circoncision rituelle.
afp.com/David Ebener
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Julien avait 8 jours quand il s’est fait circoncire, comme le préconise la tradition juive. S’il n’en garde aucun souvenir, le quadragénaire franco-israélien continue pourtant de porter la trace d’un rituel qui lui a « gâché » sa vie. « Le mohel [NDLR : le nom donné aux circonciseurs juifs] a pratiqué l’opération dans la maison de mes grands-parents. Il a alors coupé mon prépuce de façon trop importante, à tel point qu’il s’est enfermé dans une chambre pour l’opérer à nouveau », témoigne-t-il. Les années passant, ni lui ni ses parents n’ont constaté de complications liées à ce geste. Mais à l’adolescence, le jeune homme va prendre conscience de sa différence. « Mon pénis était très inesthétique, et la cicatrice était plus marquée chez moi que chez les autres hommes. Surtout, mon gland s’asséchait rapidement, ce qui me provoquait de fortes douleurs lors des rapports sexuels », détaille-t-il. Victime également d' »infections » et d’ « herpès récurrent », Julien profite un jour d’une opération sur son conduit urétral pour demander aux médecins d’améliorer l’aspect esthétique de son sexe : « Cela a permis d’atténuer un peu le problème. Mais j’ai toujours des douleurs, et je reste détruit psychologiquement. » 
En France, 14 % des hommes seraient circoncis selon un sondage réalisé en 2008, majoritairement pour des raisons religieuses. La pratique, en tant qu’acte médical, est faite uniquement en cas de phimosis – un rétrécissement anormal du prépuce -, à l’hôpital et sous anesthésie générale. Les circoncisions dites rituelles, elles, sont effectuées différemment selon les religions. Chez les juifs, les mohalim (le pluriel de mohel), qui ne sont pas forcément rabbins ou médecins, la réalisent la plupart du temps à 8 jours. A cet âge, aucun hôpital n’accepte d’effectuer ce geste pour des raisons médicales. L’acte a donc lieu à la synagogue ou chez des particuliers, sans anesthésie. Chez les musulmans, il n’existe pas de règle immuable, mais la pratique la plus répandue veut que les enfants soient circoncis plus tard, entre 3 et 8 ans. En général, des médecins généralistes s’en chargent, ou des chirurgiens conciliants, qui acceptent de faire passer la circoncision pour un acte médical, permettant de surcroît le remboursement par la sécurité sociale.  
« Mais les professionnels consentent de moins en moins à le faire, si bien que les parents se tournent vers des circonciseurs non qualifiés », observe Florent Guérin, chirurgien pédiatre à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). Dans son service, une à deux complications liées à des circoncisions rituelles, principalement sur des bébés, sont constatées chaque mois, allant de l’hémorragie à l’amputation du gland ou la nécrose de la verge, pour les cas les plus graves. Silvia Scarvaglieri, chirurgienne à l’hôpital Armand-Trousseau à Paris, estime quant à elle que ce type de problème arrive « au moins une fois par semaine ». Les opérations menées par les médecins généralistes, non spécialistes de ce geste, sont aussi concernées. « Je me souviens de trois circoncisions rituelles faites par un docteur, qui ont nécessité des greffes de peau et la reconstitution d’un prépuce. Des complications, il y en a tout le temps, car il n’existe pas de formation pour circoncire et la pratique n’est pas encadrée », analyse Patrick Carlioz, chirurgien pédiatre, membre de l’Académie nationale de chirurgie. 
Si la circoncision médicale doit être réalisée par un chirurgien urologue dans les hôpitaux, la circoncision rituelle, elle, peut en effet être effectuée par n’importe qui, médecin ou non. « La pratique est tellement ancienne que le Conseil d’Etat l’a considérée comme ‘admise’ dans un rapport en 2004, bien qu’elle soit dépourvue de tout fondement textuel », expose Alexandre Charpy, docteur en droit et auteur d’un article juridique sur le sujet. Et d’ajouter : « Selon l’article 16-3 du Code civil, ‘il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité médicale pour la personne’. Ce n’est pas le cas de la circoncision rituelle ». Cette tolérance du juge, couplée au tabou que constitue chez certains la sexualité et au poids de la tradition, poussent les victimes à rester le plus souvent silencieuses. « 90 % des patients dont je me suis occupé ne déposent pas plainte », affirme Patrick Carlioz. La situation est d’autant plus complexe que « certaines complications n’apparaissent qu’à long terme, que ce soient des troubles sexuels ou des traumatismes psychologiques », rappelle Christian Castagnola, ancien vice-président de l’Association française d’urologie. 
En octobre 2020, le Centre de circoncision rituelle (CCR) à Bordeaux, ouvert trois ans plus tôt, a été épinglé par une douzaine de familles essentiellement musulmanes, pour des hématomes, saignements persistants ou problèmes de cicatrisation, dont seraient victimes leurs enfants âgés de 1 à 3 ans. L’un devrait même réaliser « une chirurgie réparatrice à l’adolescence ». « Au lieu de faire pratiquer la circoncision par un imam ou un rabbin, mes clients ont préféré la réaliser dans un centre médicalisé. Ils avaient l’impression de rester dans leurs traditions, tout en étant en sécurité », relate Me Pierre Landete, avocat de trois plaignants. Sur son site internet, le CCR promet en effet « une technique révolutionnaire » et « quasi indolore », le « Magen clip », facturée 500 euros. « L’idée, c’est de serrer très fort avec une pince le prépuce avant de le couper. Mais l’argument de la faible douleur est mensonger, car c’est une des zones du pénis avec le plus de terminaisons nerveuses », commente Patrick Carlioz. 
A la tête du centre et de ces opérations, le docteur David Assuied, « mohel de père en fils », défend sa pratique : « J’ai été formé aux Etats-Unis et en Israël, et j’ai réalisé plus de 3000 circoncisions. Avec l’anesthésie locale que je réalise, les enfants ne souffrent pas. » En attendant les conclusions de l’enquête pénale, le praticien ne peut plus opérer et le centre de Bordeaux a fermé. Mais la structure continue depuis de louer des maisons pour des circoncisions rituelles, effectuées par d’autres mohalim.  
Pour éviter ce type de dérives, le Consistoire central israélite de France – l’institution chargée d’organiser le culte juif sur tout le territoire – a créé en 2014 l’Association française des mohalim. « Avec des rabbins, des avocats et des urologues, on a établi un guide de bonnes pratiques pour réaliser la circoncision rituelle. Cela a permis d’uniformiser les techniques des mohalim, qui se forment à l’étranger », explique Moché Lewin, conseiller spécial du grand rabbin de France. Si les 15 circonciseurs agréés par l’association ne sont pas tous médecins et réalisent l’opération sans anesthésie, Moché Lewin l’assure : « Depuis la création de l’association, on a dû retirer une seule fois l’agrément à un mohel. On étudie en ce moment-même un autre cas pour lequel la circoncision se serait mal passée, mais tous nos mohalim sont très rigoureux. » 
Une pratique en particulier reste très discutée : celle de la metsitsa, un terme hébreu qui désigne la succion du sang du pénis du bébé par la bouche du mohel, une fois la circoncision achevée. « L’association a interdit cette méthode, employée notamment chez les juifs ultra-orthodoxes, car elle était dangereuse pour l’enfant. Nos mohalim utilisent donc une pipette », précise Moché Lewin. Aux Etats-Unis, plusieurs nouveaux-nés victimes d’une metsitsa ont en effet attrapé de l’herpès néo-natal, une infection rare à l’origine de la mort de deux d’entre eux en 2011. En France, Sarah*, une ancienne externe en réanimation pédiatrique dans un hôpital parisien, se souvient d’un cas similaire. « Un bébé avait subi ce rituel, et développé une septicémie qui avait nécrosé son cerveau », raconte-t-elle.  
L’Express a retrouvé une dizaine de mohalim qui continuent à pratiquer la metsitsa sur le territoire. Parmi eux, Aharon Altabé, qui explique avoir réalisé plus de « 1500 circoncisions de nourrissons et d’adultes ». Sur son site, ce dernier écrit qu' »il n’apporte rien de rechercher à faire la circoncision en cabinet médical », et qu' »il est dangereux de la faire en milieu hospitalier ». Concernant la metsitsa, Aharon Altabé soutient l’innocuité de la méthode, « basée sur un enseignement des Sages » : « Si la metsitsa était si dangereuse, comment expliquer le faible taux d’enfants infectés ? », interroge-t-il. « Vous savez très bien qu’au-delà de la metsitsa, ce qui intéresse nos ennemis est la pratique même de la circoncision, sous couvert du droit des enfants à l’intégrité physique », peut-on lire dans un autre passage. Contacté, Aharon Altabé n’a pas souhaité répondre à nos questions. 
*Le prénom a été changé. 
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