L'art peut-il vraiment être total ? Avec ORLAN – France Inter

Artiste féministe et pionnière dans l’art contemporain, ORLAN demande à ce qu’on écrive son nom en lettres capitales pour “ne pas entrer dans le rang”. Celle qui s’oppose au standard de la maman et la putain en signant des œuvres provocatrices, vient nous parler de sa vision de l’art.
ORLAN (Artiste plasticienne transmédia et féministe française).
Je voudrais vous raconter l’histoire de l’art contemporain, ou plutôt, l’histoire d’une femme. Mais entendons-nous bien : pas une femme au sens où cette femme serait née femme, aurait été assignée à résidence genrée par Madame La Nature, pas non plus une femme au sens de cet objet obligé de correspondre au désir des hommes ou, pire, au désir des peintres, qui accepterait de rester bien sagement à sa place dans le tableau comme d’autres restent en cuisine, quand elles ne sont pas enfermées à clef par un mari jaloux, non, une femme qui par l’art, par son art, s’est inventée, faisant de sa vie et de son œuvre une performance totale, faisant de son corps, mais de son corps augmenté, opéré, greffé, hybridé, de son corps choisi, une œuvre d’art totale, les opérations de chirurgie filmées et diffusées en live relevant elles aussi de l’œuvre, de la performance artistique.
Quand l’art devient ainsi performance, quand l’art a l’ambition d’être ainsi total, tout à la fois sculpture, photographie, vidéo, intelligence artificielle, robotique, chirurgie…, il ne s’agit plus d’être beau mais au contraire de questionner les normes de la beauté comme autant de cadres limitants, étroits, et de se demander comment on peut se prétendre artiste tout en restant bien au chaud dans les limites de ce cadre.
Il ne s’agit plus de viser le beau mais la transformation, la production de nouveaux affects et de nouvelles identités, une invention et même une production de soi arrachée à la vulgate psychologisante pour devenir réelle, matérielle, charnelle mais en un sens redéfini : charnelle et technologique à la fois, techno-charnel pourrait-on oser. Voilà le programme de l’existentialisme sartrien, celui de l’invention de soi d’une existence refusant de se laisser définir et essentialiser – voilà l’existentialisme sartrien devenu performance d’art contemporain.
Spinoza avait raison : nous ne savons pas ce que peut le corps. Et nous le savons encore moins lorsque ce corps est augmenté, opéré, choisi, réinventé, offert à tous les possibles humains et technologiques de sa multiplicité. Les dandys voulaient faire de leur vie une œuvre d’art, mais ils se contentaient de revêtir leurs corps de vêtements insolents et de peindre les murs de leurs salons de couleurs improbables. Petits joueurs, ces dandys… Elle, elle veut faire de sa vie et de son corps une œuvre d’art totale. Mais est-ce possible ? Que reste-t-il alors de l’humanisme du monde d’avant, cet humanisme des limites et de la modération ? L’art peut-il vraiment être total ?
Pour en parler ce matin, j’ai le plaisir et l’honneur de recevoir cette artiste totale que vous avez reconnu, ORLAN, Orlan en lettres capitales pour ne pas rester dans le cadre, Orlan qui a changé jusqu’à sa date de naissance, son nom et son prénom pour n’être que devenir et réussir à s’inventer, Orlan, un des visages les plus reconnaissables de l’art contemporain aujourd’hui, qui vient de sortir son manifeste, le manifeste ORLAN en accompagnement d’une exposition phare aux abattoirs de Toulouse et qui présente tout l’été au musée Picasso de Paris « les femmes qui pleurent sont en colère », ORLAN donc, qui nous a rejoint sous le soleil de Platon, dans la caverne de France Inter, pour nous aider à répondre à cette « belle » question : l’art peut-il vraiment être total ?
Plus philosophe qu’artiste
Orlan explique : « Je suis une artiste plus philosophe qu’artiste. Je suis une artiste plus sociologue qu’artiste. Je suis une artiste plus activiste qu’artiste. Donc venir en philo avec vous m’intéresse vraiment beaucoup. »
La démarche de l’artiste
Orlan explique sa démarche : « Je suis une artiste qui n’est absolument pas assujettie à un matériau, à une pratique artistique, à une technique ou à une technologie, qu’elle soit nouvelle ou ancienne.
Ce que je veux, c’est dire des choses importantes. J’ai cette prétention pour mon époque en interrogeant des phénomènes de société, en me situant.
Et donc, je dis toujours je suis, et non pas je sommes, parce que je considère que je suis fabriquée absolument par tout ce qui s’est passé avant moi, mais aussi par mon environnement, par tout… »
Je suis aussi pour les identités nomades, mutantes, mouvantes et pas les identités fixes.
L’artiste poursuit : « Et quand j’attaque un phénomène de société, j’en ai attaqué beaucoup, dont le harcèlement dans le football, dont la beauté, dont la chirurgie esthétique… et j’aimerais bientôt attaquer un travail sur les influenceurs et les influences qui me paraissent vraiment faire un sale boulot. Et donc, une fois que j’ai vraiment travaillé sur un sujet, je me demande de quelle manière je vais pouvoir dire cette chose. »
Des matériaux très divers
Orlan précise : « Pour ma démarche artistique, j’ai, par exemple, élevé ma flore intestinale, buccale, ou vaginale, j’ai cultivé mes cellules, j’ai créé un robot : une sculpture mouvante, véritable générateur de texte et de mouvement qui parle avec ma voix… J’ai aussi pratiqué la réalité augmentée. Les nouvelles technologies m’intéressent beaucoup : j’aime vivre mon époque tout en gardant une distance critique. »
Une démarche trop intellectuelle ?
« Je suis tout le contraire d’un discours intellectuel. Je suis asexuel et sapiosexuel. Quand je vois une œuvre, c’est la même chose. J’ai absolument besoin de savoir ce qui se passe dedans, de l’avoir étudié pour en jouir plus. J’ai une émotion esthétique beaucoup plus grande parce je sais. Je suis quelqu’un qui veut savoir, et qui ne veut pas croire.
Et donc, cette espèce d’émotions esthétique que l’on pourrait avoir comme ça avec l’œuvre me paraît absolument surfaite. Cela me paraît être une chose qui n’existe pas, ou quand elle existe, elle existe mal. Par exemple, je suis allée très jeune voir les primitifs flamands. A cette époque-là, je ne savais rien de ce courant pictural historique. J’ai eu beaucoup de plaisir, mais quand je suis revenue, après avoir étudié ce qu’était les primitifs flamands, ce qu’ils ont voulu faire, j’ai eu au contraire beaucoup plus d’émotion esthétique parce que je ne me sentais pas dépourvue d’entrée, de pont avec leurs démarches.
C’est vraiment très important. En fait, je suis quelqu’un qui est une éternelle étudiante : je suis toujours en éveil et je suis absolument contre ce qui peut être nous englobe à l’heure actuelle l’idiocratie, le refus du savoir, le refus du passé, etc… Pour moi, l’extase intellectuelle favorise justement la beauté. Je pourrais parler, dire ce que disait un pasteur. Il disait que la chance ne sourit qu’aux esprits éclairés ou bien préparés. L’émotion et la beauté ne peuvent surgir qu’à ce moment-là. »
La suite est à écouter…
ORLAN a publié Strip-tease. Tout sur ma vie, tout sur mon art chez Gallimard en juin 2021.
Elle jouit aussi d’une double actualité à annoncer cet été :
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