Le tourisme de la chirurgie esthétique en Turquie, faux devis et vraie boucherie | Slate.fr – Slate.fr

Killian Cogan
Temps de lecture: 5 min
L’hiver dernier, Aya*, 41 ans, s’est rendue à Istanbul afin d’y effectuer une sleeve gastrique, opération consistant à rétrécir l’estomac afin de diminuer l’appétit chez les personnes atteintes d’obésité. Mais à son retour en France, cette infirmière d’Eure-et-Loir a subi de fortes douleurs au ventre et a dû se faire réopérer en urgence.
«J’avais contracté trois infections, mon foie était brûlé et une compresse avait été oubliée dans mon ventre, souffle-t-elle d’une voix chevrotante. Le chirurgien m’a dit que si j’avais attendu vingt-quatre heures de plus, je serais morte.» Comble de l’histoire: la sleeve en question n’aurait jamais été effectuée. À ce jour, l’infirmière souffre de douleurs abdominales quotidiennes qui l’empêchent de travailler.
Aya compte parmi les nombreux ressortissants européens à se rendre en Turquie tous les ans pour y réaliser des opérations chirurgicales et dont certains, comme elle, écopent de lourdes complications. «Depuis trois ans, nous recevons de plus en plus d’appels de personnes qui veulent aller en Turquie ou qui en reviennent avec des problèmes», pointe Muriel Bessis, la présidente de l’Association des réussites et des ratés de la chirurgie esthétique. Des problèmes liés à «l’absence de suivi inhérent au tourisme médical» ainsi qu’à «un manque de compétences techniques chez les praticiens» d’après le chirurgien esthétique Henri Danon, basé à Paris, qui a constaté une hausse des complications chez des patients revenant de Turquie au cours des derniers mois.
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Ce qui a attiré Aya en Turquie, ce sont avant tout les tarifs, moindres que ceux proposés dans l’Hexagone –environ un tiers moins chers– ou en Tunisie, la destination traditionnelle des ressortissants français pour le tourisme médical. Il en était de même pour Jessica* et Maeva*, deux sœurs respectivement âgées de 41 et 30 ans, originaires de Guadeloupe, qui ont fait le voyage à Istanbul pour des opérations de liposuccion du ventre au printemps 2021.
Jessica est subitement décédée des suites d’une embolie pulmonaire contractée quelques jours après l’opération. Maeva, quant à elle, a dû se faire suivre par un chirurgien pendant plusieurs semaines à son retour en Guadeloupe. Comme Aya, elle a frôlé la mort: «On m’a retiré du liquide qui était stocké dans mon corps. Selon le médecin, si ce liquide était resté trop longtemps, mon cœur se serait arrêté.»
Aujourd’hui, Maeva garde encore de «grosses cicatrices» sur le ventre et a repris le poids qu’elle avait perdu lors de l’opération. Jessica, qui avait persuadé sa sœur de la suivre, avait été séduite par les publications Instagram d’influenceuses et de stars afro-descendantes mettant en scène leurs séjours médicaux à Istanbul.
C’est que, depuis quelques années, la Turquie s’est muée en une vaste usine de beauté. Rhinoplasties, liposuccions, lipofillings ou abdominoplasties… Si les implants capillaires sont l’opération la plus demandée, toutes y sont pratiquées. «En 2019, nous avons accueilli plus d’un million de patients étrangers», énonce fièrement Emin Çakmak, le président du Conseil de développement du tourisme de santé en Turquie. Selon lui, environ 50% de ces patients ont effectué des opérations de chirurgie esthétique, et 11.200 d’entre eux étaient français. Ces chiffres seraient du même ordre pour l’année 2021.
Autant dire que le secteur constitue une manne considérable: «Dix milliards de dollars générés au cours de l’année 2019, affirme Emin Çakmak. En dix ans, le gouvernement turc a investi cinquante milliards de dollars dans le secteur médical.» Ainsi, le parti au pouvoir (AKP) a-t-il encouragé le développement de complexes hospitaliers pharamineux par le biais de partenariats public-privé.
L’ouverture de ces hôpitaux représentait «un rêve devenu réalité» selon le président turc Recep Tayyip Erdoğan, qui a fait part de sa volonté de promouvoir le tourisme médical à plusieurs reprises. «Nous sommes déterminés à faire de la Turquie un carrefour médical pour trois continents», avait-il déclaré en juillet 2020.
Ce marché est opéré par des «coordinateurs», ces interprètes établissant la liaison entre patients et cliniques, dont peu maîtrisent la langue turque et qui sont –pour la clientèle francophone en tout cas– surtout originaires d’Afrique du Nord. Ce sont eux qui se chargent de la vente et de l’agencement des formules tout inclus comprenant transports depuis l’aéroport et séjours à l’hôtel en plus des opérations chirurgicales.
La plupart perçoivent un modeste salaire de base et sont incités à appâter un nombre maximal de patients par un système de commissions. Tous, ou presque, travaillent illégalement. «Si vous ne ramenez pas suffisamment de patients, les cliniques vous virent et vous remplacent sur-le-champ», explique Imen*, une ancienne coordinatrice tunisienne sous couvert d’anonymat.
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«Notre niveau de complications est très bas, de 0,1%», se défend d’emblée Emin Çakmak tout en précisant que, depuis 2018, le ministère turc de la Santé a mis en œuvre des réglementations très strictes afin d’encadrer le secteur. «Toutes les cliniques doivent être enregistrées. Et tous les trois mois, le ministère envoie des inspecteurs dans celles-ci afin de vérifier que tout est en ordre», assure-t-il. Pourtant, aux dires de plusieurs coordinateurs et de l’avocat Mahmut Erol, qui a reçu des appels d’une centaine de ratés du tourisme médical en Turquie et a défendu une vingtaine d’entre eux, les complications sont loin d’être rares.
Aussi les entourloupes sont-elles monnaie courante. «Il s’agit d’un marché gigantesque, avec énormément d’arnaques et de victimes» avance l’avocat. Pullulent ainsi cliniques clandestines, faux médecins et devis falsifiés. «Derrière ces opérations, ce sont parfois des gens ordinaires qui louent un appartement ou une salle dans un immeuble quelconque, ils mettent une pancarte et se font passer pour une clinique», confie Sofiane*, un coordinateur algérien. «Dans beaucoup de cas, les problèmes émanent de ces agences illégales», abonde Mahmut Erol.
Imen, l’ancienne coordinatrice, fait état de mensonges systématiques. «Pour les devis par exemple, on demande des photos aux patients avant d’attendre une journée pour leur envoyer un document générique et leur faire croire qu’il a été préparé par un médecin», révèle-t-elle. Qui plus est, les tarifs varient à la tête du client. «Si au téléphone, on sent que le patient est disposé à débourser une certaine somme, on n’hésite pas à demander plus que le tarif normal», glisse-t-elle.
Autre combine fréquente: les noms des cliniques et des chirurgiens communiqués par les coordinateurs en amont ne sont pas les mêmes à l’arrivée. Thierry*, 57 ans, en a fait les frais. «J’ai répondu à une publicité sur internet, mais la personne que j’ai eue au téléphone m’a roulé dans la farine!» lâche celui qui a été opéré à Istanbul pour une greffe capillaire il y a plus d’un an et demi. «La clinique qui était annoncée ne m’a jamais opéré, je les ai contactés et je ne suis pas dans leurs fichiers», déplore-t-il, excédé.
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Thierry décrit de bien scabreuses conditions: «L’opération a duré neuf heures, sans aucune mesure d’hygiène. C’était d’une douleur insoutenable.» Résultat: seulement la moitié des greffons de cheveux prélevés à l’arrière de la tête ont été replantés sur le dessus. Sofiane, vétéran du secteur, n’est nullement surpris. «Ce n’est pas toujours une boucherie, mais c’est très souvent le cas», résume-t-il.
*Le prénom a été changé.
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